Mis à jour le
24.03.2013

ENFIN ! LA FONDATION POUR LA MÉMOIRE : LA GUERRE D'ALGÉRIE ENTRE MÉMOIRE ET HISTOIRE...

Préfigurer une fondation pour la mémoire de la guerre d'Algérie et des combats de Tunisie et du Maroc est l'objet du rapport que je remettais le 11 janvier 2006, à sa demande, au Premier Ministre alors en poste à Matignon. Le 19 octobre 2010, cette Fondation a été installée par ses fondateurs, l'Union des Blessés de la Face et de la Tête, la Fédération nationale André Maginot et le Souvenir français. Le Conseil d'Administration a élu son président pour une période de 3 ans. Choisi pour sa compétence de gestionnaire autant que pour sa culture humaniste, Claude Bébéar, un X de la promotion 1953, né en 1935, est un ancien appelé de la guerre d'Algérie. Le Premier Ministre m'a fait l'honneur de me désigner comme son représentant, membre de droit du Conseil d'Administration.

Conformément au régime des fondations dans notre pays, le financement initial est majoritairement d'origine privée. Les fonds, une dotation de 7,2 millions d'euros, ont été apportés par des associations dont la diversité des membres et partant, leur objectivité ne sont pas à démontrer. Le gouvernement apporte selon la loi, un concours complémentaire. Dans mon rapport, je précisais que le principe d'une fondation évitait toute emprise étatique dans un domaine étroitement lié à la liberté d'opinion des citoyens. S'agissant de mémoire dans ce pays de liberté, il ne serait pas tolérable de favoriser une mémoire officielle ou une mémoire unique. La mémoire des Français est diverse ; elle doit se conserver et s'exprimer dans sa totale diversité.

Comme l'indique le titre qu'elle porte, la Fondation s'attache en effet à la Mémoire, non pas à l'écriture de l'Histoire de ces douloureux événements. C'est qu'elle entend respecter la liberté de l'historien d'exprimer sa propre compréhension des faits, remarque étant faite ici que l'interprétation de l'Histoire est aussi très diverse. Elle dépend du travail et de la sensibilité de l'historien, des archives consultées et des témoignages recueillis. Il n'y a pas de règle unique pour l'écriture de l'Histoire, sinon la rigueur, l'honnêteté intellectuelle et l'intelligence de la pensée. Il est même souhaitable que les travaux des historiens divergent : un débat s'ouvrant, les Français n'en seront que mieux informés. De la compréhension peut naître l'apaisement.

Comprendre les conflits coloniaux et les idées de l'époque est possible grâce à l'ouverture très large des archives, nos mémoires doivent donc s'arracher au repliement sur soi et se livrer à la Fondation afin de compléter l'enseignement des archives et d'en permettre une meilleure interprétation.

L'Histoire ne saurait se passer de la Mémoire. Ignorer les témoignages de ceux qui vécurent les faits, en furent les acteurs, en furent les victimes ou en furent seulement les témoins, serait une lourde lacune pour la recherche historique, dans le monde entier. Il appartient à l'historien d'authentifier les témoignages, de les recouper, voire de les contredire, avant de conclure librement.

Mais il est certain que la lecture des seules archives des conflits coloniaux ne suffit pas à comprendre de nombreux aspects de la guerre d'Algérie, relevant parfois de l'irrationnel : l'allant des combattants ou leur réticence, le drame de conscience du colonel entre la discipline et sa sensibilité d'homme, les questions que devaient se poser en tout domaine, y compris celui de la psychologie, les états-majors et les autorités civiles ; les espoirs, l'incompréhension ou la colère, voire la révolte, du peuple civil ; son attachement à la terre natale et les raisons de cet attachement à la terre d'Algérie, que comprenait si bien Camus ; la douleur des familles des victimes du terrorisme et des familles de disparus dont le sort interpelle encore aujourd'hui ; le courage des fonctionnaires civils qui, du plus modeste au plus responsable, de souche européenne ou indigène, au plus loin dans le bled algérien, se sentaient dépositaires des devoirs de la France ; le courage du supplétif, son dévouement pour ses chefs, les raisons de son enrôlement, volontaire ou sur décision des anciens, dans le groupe d'autodéfense du village et sa déception le combat fini, les souffrances alors endurées, la peur pour sa famille ; finalement, la déception des rapatriés à l'arrivée sur le territoire métropolitain en 1962 ou les derniers combats désespérés de l'OAS en rupture avec le pouvoir. Seule la mémoire du vécu peut restituer cela, pas les archives.

Avec un égal souci de comprendre, la Fondation devra collecter les points de vue opposés : les raisons du « moudjahidine » rejoignant le maquis alors que l'issue du combat est incertaine ; le choix de l'étudiant d'Alger renonçant, contre sa propre famille, à ses études françaises ou bien les poursuivant à l'abri, en métropole ; les raisons du footballeur quittant les pelouses de France pour Le Caire, la motivation du « porteur de valise » affrontant la loi et la morale majoritaire, et même, le pire, l'engagement des « porteuses de feu », qui pourtant, savaient bien qu'elles véhiculaient dans leur sac, le massacre d'innocents. Cela, l'historien ne le trouvera consigné dans aucun rapport et il ne peut se contenter de l'imaginer. Seuls les témoignages le rapporteront.

L'historien ne trouvera pas plus de directives enseignant et préconisant la pratique délibérée de violences sur la personne, ni aux militaires français, ni aux fellaghas. Ces pratiques furent cependant des armes dans cette guerre qui fut cruelle.

Le chercheur lira les écrits d'intellectuels favorables à la rébellion ou de ceux qui la dénonçaient, mais rien n'apparaîtra dans les archives sur l'attitude des indifférents, trop nombreux, au drame qui se jouait en Algérie ; peut-être notera-t-il dans les archives, le refus de l'objecteur de conscience, mais pas ses raisons pour déserter, emmenant avec lui des armes de mort. Sans les témoignages, l'historien saura-t-il dire la contrainte ou la libre adhésion du commerçant versant son écot au collecteur de fonds du FLN ou sa peur quand il ne pouvait s'en acquitter ? Saura-t-il expliquer tous les crimes commis à ce titre. C'était aussi cela la guerre d'Algérie et aussi bien, sur le sol métropolitain.

Des innocents appartenant à tous les camps ou qui vivaient sans engagement particulier, sont tombés. Ils furent nombreux. Peu de papiers pourtant, sont à consulter, au plus un constat, une ligne portée dans le registre de l'hôpital, un avis dans un journal, un nom aujourd'hui, sur un monument, mais qui en diront moins qu'un témoignage, la mémoire de la famille ou du voisin, le souvenir ému d'amis, la rancune tenace d'ennemis.

Pourtant, des certitudes, des doutes, des souffrances, des outrances, des émotions, des peurs, c'est bien cela aussi, la mémoire de cette guerre de huit longues années. La « peur » n'a-t-elle pas été un support de la guerre d'Algérie, de tous côtés. L'historien de la guerre d'Algérie ne saurait se passer de la mémoire, parce qu'elle explique les circonstances de bien des drames, l'irrationnel et même l'impensable.

Cette mémoire, il devrait la retrouver dans la Fondation. Appelé comme témoin ou modeste acteur de cette période difficile, à préfigurer celle-ci, j'ai écouté des survivants, mes contemporains, de moins en moins nombreux, consulté des historiens français, voire algériens, marocains ou tunisiens, qui souvent étaient encore jeunes en 1962, des chercheurs plus jeunes encore et souvent loin de tout percevoir de la relation France-Algérie et des passions qu'elle a déchaînes ; j'ai senti chaque fois combien la mémoire allait faire défaut à la science, faute d'être préservée de l'oubli, naturel, mais injuste.

Personnellement, j'ai mesuré combien la place d'observation privilégiée que j'occupais alors m'imposait un devoir de restitution envers mes concitoyens des souvenirs de là-bas. La mémoire de tous ceux qui en sont dépositaires, sera nécessaire à la Fondation pour cerner au plus près la vérité historique et assurer la totale information de tous, sans a priori et en toute indépendance.

La future Fondation appellera, je le souhaite, acteurs, témoins et historiens des deux rives de la Méditerranée, à témoigner et confronter leur mémoire pour l'écriture de l'Histoire. Certes, nous ne pourrons pas tous partager notre mémoire - comme une certaine mode y prétend - sans risquer de trahir celle de l'un ou l'autre, c'est-à-dire un tant soit peu nous-mêmes. La mémoire est individuelle, elle marque une différence personnelle. Préservons-la pour la garder authentique. La confrontation des points de vue, une connaissance plus approfondie des drames qui nous ont divisés, une réflexion en commun, provoqueront sans forcer, les rapprochements nécessaires et souhaitables. Mais que la Mémoire reste la Mémoire, avec ses ombres, ses lumières, voire ses caches secrètes, ses non-dits, ses silences.

Recevant « la mémoire de tous et la mémoire de tout », son Conseil scientifique authentifiant les témoignages des uns et des autres avec la rigueur de la science historique, fournissant aux chercheurs du monde entier la plus grande base de données détaillées, riche, diverse, objective, la Fondation pour la Mémoire aidera les enfants des acteurs et témoins d'hier, où qu'ils soient aujourd'hui, à trouver les repères qui leur manquent. Comprenant mieux leur passé, ils sauront construire librement leur avenir.

Que la France se compte enfin parmi les rares pays qui osent affronter objectivement leur mémoire coloniale ! Ceux qui refuseraient les principes d'une telle Fondation, oseraient-ils aussi dire à ces jeunes qu'il faut continuer la guerre des parents ?

[30.10.2010]
Roger Benmebarek
Préfet honoraire
memoireatm@aol.com

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